L'étudiant qui hésite n'a pas toujours tort.
De l'isosthénie à l'ataraxie
Peut-on être éphectique autrement qu'à son insu ?
Je ne sais pas. […]
Cependant je suis obligé de parler.
Je ne me tairai jamais.
Jamais.
- Samuel Beckett, L'Innommable
Il reste vingt minutes à l'examen. J'ai, devant moi, brouillonné deux réponses. La première
suit le texte à la lettre. La seconde a pour elle l'esprit, les précédents, une sorte de bon sens
historique propre au droit. J'ai relu les faits, retourné le problème dans tous les sens. Rien.
Entre les deux, mon stylo hésite avec humilité : je vais me ridiculiser quoi que je fasse.
L'étudiant croit d'instinct que le doute est un aveu. S'il doute, c'est qu'il lui manque
quelque chose. Le bon étudiant, pense-t-il, saurait tout de suite.
Et si parfois ce n'était pas l'inverse ?
Au IIIe siècle avant notre ère, Arcésilas de Pitane prend la tête de l'Académie fondée par
Platon et lui donne une orientation sceptique. Il n'a laissé ni traité ni système, presque
aucune doctrine positive. Devant une thèse, il cherchait l'argument capable de lui résister ;
puis, une fois ses étudiants convaincus, il retournait sa veste avec la même ardeur pour
défendre la position inverse [1] . Les étudiants sortaient alors de ses leçons la tête enflée et
douloureuse d'une question que connaît encore tout étudiant en droit : mais quelle est la
bonne réponse ?
Arcésilas riait dans sa barbe. Son enseignement fonctionnait, car il n'a jamais accordé
d'importance à la bonne réponse. À toute certitude, il cherchait à opposer son adversaire le
plus sérieux. Quand les raisons finissaient par s'équilibrer, l'indécision cessait d'être une
défaite de l'intelligence : elle en devenait le produit.
Les sceptiques nommeront cet équilibre « isosthénie ». Lorsque deux arguments contraires
paraissent de force égale, pourquoi forcer artificiellement l'un à vaincre ? De cette
constatation naît une fatigue particulière, la seule qui vaille peut-être la peine d'être
recherchée : l'épochè, ce moment où l'on accepte enfin de ne pas savoir, faute d'une raison
suffisante pour trancher entre deux camps également respectables (non pas faute d'avoir
essayé de trouver la bonne réponse). Et dans la tradition pyrrhonienne, quelque chose
d'inattendu surgit de cette reddition : l'ataraxie, la paix, une tranquillité réservée à ceux qui
ont cessé de se torturer pour arracher à leurs raisons une certitude qu'elles n'ont jamais eu
l'intention de leur donner. [2]
Cette attitude semble contraire à tout ce qu'on demande à l'étudiant. On lui apprend à
trouver la bonne réponse. Une copie qui hésite paraît faible. Une copie qui tranche inspire
confiance. On finit par confondre la maîtrise avec la certitude.
Et pourtant, plus on apprend le droit, plus les certitudes faciles deviennent suspectes.
Le novice voit une liste de règles à mémoriser. L'étudiant plus avancé aperçoit aussi
l'exception, la décision qui la restreint, celle qui semble tirer dans la direction opposée, le
principe qui autorise une lecture généreuse de l'objectif législatif qui, par pure malice,
recommande peut-être le contraire. Là où le premier répond aussitôt, l'autre ralentit, non
par manque de munitions, mais parce qu'il en a trop, et qu'il a fini par comprendre qu'une
guerre ne se gagne pas nécessairement avec le premier coup de feu, que ce ralentissement
n'est pas nécessairement de la confusion et qu'il peut être le produit de la compréhension.
Voilà peut-être ce dont l'étudiant en droit a besoin.
Non pas apprendre à répondre « ça dépend » à tout. Non pas célébrer son ignorance. Encore
moins transformer l'indécision en posture intellectuelle. En effet, il faut ici distinguer deux
hésitations radicalement différentes. La première vient de ce qu'on ne sait pas. Il manque
une règle, une décision, un concept. Celle-là commande de retourner aux livres. Mais la
seconde apparaît lorsqu'on sait justement assez pour comprendre pourquoi deux chemins
demeurent ouverts. Elle peut être beaucoup plus précieuse. Elle signifie que l'on a cessé de
prendre sa première intuition pour le droit lui-même.
Si vous ne devez retenir qu'une seule chose de cette lecture et du scepticisme, c'est qu'il est
bon d'apprendre à reconnaitre une indécision méritée.
Pour le montrer, imaginons l'étudiant omniscient : il connaît toutes les dispositions, tous les
précédents, tous les faits et toutes les méthodes interprétatives admises. Il ne commet
aucune erreur logique. Pourtant, il hésite encore. Son hésitation ne peut être imputée à son
ignorance. En effet, il trouve des motifs pour soutenir chacune des parties.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les réponses se valent. Le droit peut fermer
presque tout l'espace des possibles sans le réduire à un point. Le texte exclut certaines
solutions, les précédents en condamnent d'autres, les principes resserrent encore le passage.
Sur cent réponses imaginables, quatre-vingt-dix-neuf peuvent être mauvaises. Il ne s'ensuit
pas que la centième est toujours la seule.
Le droit peut donc être fortement déterminant sans être parfaitement déterminé. [3] Une
solution peut mieux respecter le texte, l'autre mieux respecter les précédents ; l'une
protéger la prévisibilité, l'autre réaliser plus fidèlement l'objet de la loi. Rien ne garantit
qu'un ultime critère surgira toujours pour transformer cette concurrence en victoire
nécessaire. La logique de l'argumentation suffit au moins à montrer ceci : plusieurs
positions incompatibles peuvent demeurer rationnellement défendables. [4] Rationalité ne
signifie pas nécessairement unicité.
C'est ici que l'étudiant rejoint le juge. Ni l'un ni l'autre ne peut pratiquer l'épochè jusqu'au
bout : la copie doit être remise, le jugement doit être rendu. Une majorité peut faire de A le
droit sans démontrer que B était depuis toujours une absurdité juridique ; une dissidence
peut perdre aujourd'hui et fournir la doctrine de demain. [5] Le droit doit avoir un dernier mot ; cela ne signifie pas qu'il existe toujours un dernier argument.
Arcésilas peut pourtant encore nous être utile. Ce qu'il faut suspendre n'est pas la décision,
mais la prétention à la certitude. À l'examen, cela signifie opposer à sa propre thèse à
l'argument le plus fort possible, reconnaître l'endroit où les raisons s'équilibrent, puis
retenir ce qui paraît le plus raisonnablement défendable. Une excellente copie n'est donc
pas celle qui ne doute jamais. Elle montre où le doute est justifié et où il ne l'est plus.
Lorsqu'elle est précisément située, l'incertitude peut devenir une preuve de compréhension.
Il reste maintenant dix minutes à l'examen. Les deux réponses sont toujours devant moi.
Aucune n'a miraculeusement disparu sous le poids de l'autre. Je relis une dernière fois la
disposition, puis les faits. Mon stylo hésite encore, mais il n'hésite plus de la même
manière. Je sais ce que chacune des réponses explique, ce qu'elle sacrifie et pourquoi
aucune ne peut entièrement réduire l'autre au silence. Alors je tranche.
Peut-être l'ataraxie de l'étudiant en droit commence-t-elle ainsi : non lorsqu'il devient
certain d'avoir trouvé la bonne réponse, mais lorsqu'il sait exactement pourquoi il hésite et
conclut malgré tout.
Du reste, si le droit ne peut jamais abolir tout à fait cet espace entre les raisons et la
décision ; si chaque tradition juridique possède ses propres manières de trancher
l'isosthénie ; il reste à déterminer laquelle parvient, par ses mécanismes propres, à mieux
l'organiser, le contenir et le justifier. Encore faudrait-il savoir selon quels critères une telle
supériorité pourrait être établie et si ces critères eux-mêmes peuvent échapper au
différend…
Ou peut-être faudrait-il, sur cela comme sur chaque chose, suspendre notre jugement.
Notes de bas de page
[1] Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, trad française sous la dir de Marie-Odile Goulet-
Cazé (Paris : Librairie générale française, 1999), livre IV, §§ 28-32.
[2] Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes, trad par Pierre Pellegrin, Paris, Seuil, 1997, livre I, §§ 8-10, 25-30.
[3] HLA Hart, Le concept de droit, trad par Michel van de Kerchove, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-
Louis, 1976 aux pp 155-168.
[4] Anis Gargouri, Sur la notion de support monotone en argumentation abstraite, thèse de doctorat en
informatique, Université d'Artois, 2021 aux pp 11-12.
[5] Voir Hart, supra note 3, ch VII.