Entrevue avec un journaliste de La Presse
« Je me considère comme les yeux et les oreilles de la population » : un entretien avec Louis-Samuel Perron, journaliste de La Presse couvrant les affaires judiciaires
Chaque jour, des parties viennent témoigner, des avocats plaident des causes et des juges tranchent des litiges en rendant des décisions qui façonnent progressivement le droit. Pourtant, sans le travail de celles et ceux qui les observent, les analysent et les rapportent au public, une grande partie de ces débats demeurerait méconnue du public.
Grâce au travail des journalistes judiciaires, les citoyens peuvent être à l'affût des procès, de l'évolution de la jurisprudence et des différents enjeux juridiques qui touchent notre société. Leur mission consiste donc non seulement à informer la population, mais également à rendre l'actualité juridique accessible et compréhensible.
Toutefois, cette responsabilité soulève plusieurs questions : comment informer le grand public tout en vulgarisant un langage qui exige une expertise particulière ? Jusqu'où s'étend la liberté d'expression lorsqu'il est question de couvrir les affaires judiciaires ? Quel rôle les médias jouent-ils dans la compréhension de la justice ?
Afin d'explorer plus en profondeur cette relation entre les médias et la justice, nous avons rencontré Louis-Samuel Perron, journaliste spécialisé dans la couverture des affaires judiciaires pour La Presse. Au fil de notre entretien, il revient sur son parcours, les responsabilités qui accompagnent son métier, les défis de la vulgarisation juridique et le rôle fondamental que joue la presse dans une société où la justice doit non seulement être rendue, mais également être comprise.
Du journal étudiant au palais de justice
Diplômé de l'UQÀM, Louis-Samuel Perron détient un baccalauréat en journalisme. Il nous révèle que son implication au journal étudiant Montréal Campus, en 2010, a constitué un moment déterminant dans son parcours. Il y occupait notamment le poste de rédacteur en chef. Cette expérience lui a permis de confirmer son intérêt marqué pour le journalisme et a naturellement orienté la suite de son parcours professionnel.
Il débute sa carrière journalistique au sein de TVA Nouvelles, où il occupe pendant deux ans le poste de rédacteur-monteur, un rôle qu'il décrit lui-même comme celui d'un « travailleur de l'ombre ». Plus concrètement, son travail consistait à rédiger les bulletins de nouvelles destinés à être présentés.
En 2013, il intègre l'équipe de La Presse, d'abord au sein de l'équipe vidéo. Deux ans plus tard, en 2015, il devient reporter et se tourne vers la presse écrite. Il exerce alors comme journaliste généraliste et couvre une grande variété de sujets, allant de la politique aux faits divers.
Son parcours se précise en 2017, lorsqu'il se spécialise dans les affaires judiciaires, domaine qui constitue désormais son principal champ d'expertise. Cette spécialisation l'amène au cœur de l'action, puisqu'il travaille aujourd'hui directement depuis le palais de justice de Montréal, où son bureau se trouve dans la salle des médias. Peu connu du public, cet espace réunit les journalistes qui suivent quotidiennement l'actualité judiciaire et leur offre un accès privilégié aux affaires entendues devant les tribunaux.
Raconter la justice : les défis du métier
Interrogé sur les principaux défis auxquels il est confronté, Louis-Samuel Perron en relève principalement deux.
Le premier concerne son exposition au public. Selon lui, les dernières années ont été marquées par une augmentation des tensions, de l'amertume et de la haine dans plusieurs sphères de la société. Par conséquent, comme ses écrits sont directement accessibles au grand public, il lui arrive de recevoir des courriels de lecteurs en colère, parfois accompagnés d'injures ou de propos haineux à son égard. Il précise toutefois que ces réactions ne représentent qu'une petite partie de son lectorat. Elles constituent malgré tout une réalité avec laquelle il doit apprendre à composer dans l'exercice de son métier.
Le deuxième défi concerne la hiérarchisation de l'information. Le milieu judiciaire est vaste et le nombre de causes entendues devant les tribunaux est considérable. Louis-Samuel Perron ne couvre d'ailleurs pas uniquement le palais de justice de Montréal, mais également ceux de Laval, Longueuil, Saint-Jérôme et Joliette. Son travail l'amène ainsi à suivre l'actualité judiciaire d'une grande partie du Grand Montréal et de ses environs.
Il doit donc constamment déterminer quels dossiers méritent d'être couverts. Entre les causes civiles, criminelles et administratives, les possibilités sont nombreuses et il est impossible de tout traiter. Chaque matin, il doit donc sélectionner, parmi de nombreuses causes, celles qui méritent d'être portées à l'attention du public.
Être « les yeux et les oreilles de la population »
Les médias sont communément qualifiés de « quatrième pouvoir », soit un contre-pouvoir essentiel au bon fonctionnement d'une société démocratique. Dans cette perspective, les journalistes deviennent, comme le veut l'expression, « les chiens de garde de la démocratie », puisqu'ils informent le public tout en contribuant à maintenir une certaine transparence. Dans le domaine judiciaire, où le droit peut rapidement sembler complexe et difficile d'accès, leur rôle devient d'autant plus important.
Nous avons donc questionné notre invité sur la manière dont il perçoit son rôle lorsqu'il s'agit d'aider le public à comprendre le système judiciaire. Pour reprendre ses mots, il se considère comme « les yeux et les oreilles de la population ». Un rôle qui nécessite, selon lui, une certaine humilité, puisqu'il est avant tout là pour agir dans l'intérêt public. En effet, il doit informer autant sur ce qui se passe de bien que sur ce qui se passe de mal, quitte à parfois heurter certaines sensibilités.
Il se définit ainsi comme un observateur externe. Réalisant peu d'entrevues formelles, il s'appuie surtout sur ce à quoi il assiste et sur ce qu'il observe directement. Il doit ensuite choisir l'angle qui permettra d'informer le mieux le public. Selon lui, une erreur fréquente en journalisme judiciaire consiste à écrire pour les avocats plutôt que pour le grand public. Les lecteurs n'ont ni les mêmes connaissances ni les mêmes intérêts. Il faut donc savoir laisser de côté certains termes juridiques, même lorsqu'on les maîtrise.
Une part importante de son travail consiste donc à vulgariser le droit. Lorsqu'il doit rendre compte d'une décision d'une vingtaine de pages dans un article d'environ 600 mots, il doit aller à l'essentiel sans dénaturer l'information.
Ainsi, le journaliste judiciaire se trouve à mi-chemin entre l'observateur et le vulgarisateur. Son travail consiste à rendre le système judiciaire plus accessible, sans perdre de vue sa responsabilité première, soit rapporter les faits tels qu'ils sont. Pour notre invité, il s'agit avant tout de dire la vérité et d'informer dans l'intérêt du public, même lorsque cette vérité dérange ou choque.
Informer librement, mais jusqu'où ?
En abordant les limites de la liberté d'expression dans le milieu journalistique, Perron rappelle d'abord que les journalistes sont soumis à des règles déontologiques strictes, notamment en matière d'indépendance et de conflits d'intérêts. Un journaliste ne peut, par exemple, accepter un avantage en échange d'une couverture favorable.
Il insiste également sur la distinction entre journaliste et chroniqueur. Contrairement au chroniqueur, le journaliste n'est pas là pour exprimer son opinion, mais pour rapporter les faits avec rigueur et impartialité. Même s'il en vient personnellement à croire qu'un accusé est coupable au cours d'un procès, cette conviction ne doit ni apparaître dans son article ni influencer sa couverture.
Cette impartialité s'inscrit dans un système où la publicité des débats judiciaires occupe une place fondamentale. En principe, les audiences sont publiques, ce qui permet aux citoyens, mais aussi aux journalistes, d'y assister et d'informer la population. Cette transparence connaît toutefois certaines limites, notamment lorsqu'un tribunal prononce une ordonnance de non-publication.
Deux droits peuvent alors entrer en tension : d'une part, la liberté d'expression et de la presse, puis le droit à un procès juste et équitable. La liberté des journalistes n'est donc pas absolue. Ils doivent respecter les restrictions imposées par les tribunaux lorsqu'elles sont nécessaires à la protection du processus judiciaire.
Les médias ne sont toutefois pas sans recours. Perron explique qu'ils peuvent contester une ordonnance de non-publication lorsqu'ils estiment qu'elle restreint indûment l'accès à une information d'intérêt public. Ils peuvent alors intervenir devant le tribunal à titre de tiers afin de défendre la liberté de la presse et l'accès du public à l'information.
Les explications de Perron mettent ainsi en lumière l'équilibre auquel sont confrontés les journalistes judiciaires. Informer le public demeure au cœur de leur travail, mais cette liberté doit composer avec les règles déontologiques et les garanties nécessaires à la tenue d'un procès juste et équitable.
Les médias, acteurs de l'évolution du droit ?
Pour conclure notre entretien, nous avons abordé l'influence que peut avoir la couverture médiatique sur l'évolution du droit. Selon Perron, cette influence existe, bien qu'elle demeure modeste et indirecte. En rendant certaines affaires accessibles au public, le journaliste contribue à mettre de l'avant des enjeux et à alimenter les débats qui les entourent.
Selon Perron, cette influence peut notamment se faire sentir au moment de la détermination de la peine, où les juges doivent considérer des objectifs, comme la dénonciation et la dissuasion. Perron prend l'exemple de l'alcool au volant. La médiatisation de telles infractions contribue à rendre visibles la réprobation sociale qui les entoure et, plus largement, les préoccupations de la population face à certains comportements.
Les médias ne déterminent évidemment pas les décisions des tribunaux, mais la justice n'évolue pas complètement à l'écart de la société. En donnant davantage de visibilité aux enjeux qui traversent l'actualité judiciaire, le journaliste participe, à sa manière, au dialogue entre le droit et la société. Une influence discrète, certes, mais qui rappelle l'importance de ceux qui racontent la justice.