Doit-on être politisé pour défendre ses droits en tant que travailleur ?
Doit-on être politisé pour défendre ses droits en tant que travailleur? La question peut sembler simple, mais elle touche à quelque chose de fondamental. Être politisé, ce n'est pas nécessairement militer pour un parti, c'est comprendre comment les règles qui organisent le travail ont été créées, pourquoi elles existent et comment elles peuvent changer. Et pour défendre ses droits, cette compréhension est essentielle.
Le marché du travail est présenté comme un espace où l'offre et la demande se rencontrent librement. Pourtant, comme l'a montré Karl Polanyi dans La Grande Transformation, ce marché n'a rien de spontané. Il a fallu des lois, des institutions et des décisions politiques pour obliger les gens à vendre leur force de travail, pour encadrer les contrats et pour définir ce qu'est un employeur ou un salarié. Le marché du travail est donc une construction sociale. Il n'existe pas par lui-même. Et si le marché n'est pas naturel, alors les protections qui l'encadrent ne le sont pas non plus.
Alain Supiot explique que le droit du travail a été créé pour protéger la dignité humaine dans un système qui, laissé à lui-même, peut devenir brutal. Le droit du travail est donc un choix politique qui est celui de limiter le pouvoir économique pour protéger les personnes et…comprendre cela, c'est déjà être politisé.
Dans La comédie humaine du travail (2015), la sociologue Danièle Linhart montre comment les transformations du management moderne ont profondément modifié l'expérience des travailleurs. Elle explique que, depuis la fin du taylorisme classique, les entreprises cherchent moins à contrôler uniquement les gestes et le temps, et davantage à mobiliser la personnalité, l'engagement et même l'identité des employés. Cette « surhumanisation managériale » crée une pression constante : on demande aux travailleurs d'être motivés, flexibles, passionnés, tout en acceptant des conditions souvent instables. Linhart montre que ces pratiques ne sont pas neutres.
Elles façonnent la manière dont les individus perçoivent leur travail, leur place dans l'entreprise et leur rapport au pouvoir. En ce sens, son analyse révèle que le travail est un espace profondément politique : il produit des normes, des attentes et des rapports de domination qui influencent la vie quotidienne. Comprendre ces mécanismes, c'est déjà se politiser, car cela permet de voir que les difficultés vécues au travail ne sont pas seulement individuelles, mais liées à des choix organisationnels et sociaux plus larges.
Quand et comment se politise-t-on ?
On ne se politise pas tous au même moment ni de la même manière. Pour certains, la politisation arrive tôt, parce qu'ils grandissent dans un environnement où l'on discute de société, de justice ou de travail. Pierre Bourdieu explique que la politisation dépend beaucoup du milieu social : certaines familles transmettent naturellement des réflexes politiques, alors que d'autres évitent complètement ces sujets. Dans ces milieux où la politique est absente, les individus peuvent grandir sans jamais se demander d'où viennent leurs droits.
Pour d'autres, la politisation arrive plus tard, souvent lorsqu'ils vivent une injustice ou un événement qui les touche directement : un licenciement, un accident de travail, une discrimination, un conflit avec un employeur. Danièle Linhart montre que beaucoup de travailleurs ne prennent conscience des enjeux politiques du travail qu'au moment où ils en subissent les conséquences. C'est souvent dans ces moments que l'on réalise que nos problèmes ne sont pas tant individuels.
Certaines personnes, au contraire, ne se politisent pas, en fait, pas au sens de remettre en question le statut quo. Parfois parce qu'elles vivent dans un environnement où la politique est perçue comme compliquée, inutile ou réservée à d'autres. Et parfois parce que la culture dominante valorise l'idée que « chacun doit se débrouiller seul », ce qui rend invisible le rôle des lois et des institutions. Dans ces contextes, la politisation peut sembler superflue, alors qu'elle est en réalité essentielle pour comprendre ses droits.
Quelques exemples de politisation dans la jurisprudence
Dans Uber Technologies inc. c. Heller (CSC, 2020), la Cour suprême du Canada a invalidé une clause d'arbitrage imposée à un chauffeur Uber. La Cour a reconnu que les travailleurs de plateformes sont souvent dans une position de vulnérabilité et que les contrats d'adhésion peuvent empêcher l'accès à la justice.
Cette décision montre clairement que la relation de travail n'est pas un simple contrat privé : elle est encadrée par des valeurs collectives comme l'équité et la protection des plus faibles. C'est un geste profondément politique.
Dans Modern Cleaning Concept Inc. v. Comité paritaire de l'entretien d'édifices publics de la région de Québec (CSC, 2019) la Cour suprême a conclu que des travailleurs présentés comme «entrepreneurs indépendants » étaient en réalité des salariés. La Cour a insisté sur la réalité économique de la relation, et non sur les mots utilisés dans le contrat.
Cette décision montre que les catégories du marché du travail comme salarié, autonome, employeur sont interprétées. Et ces choix ont des conséquences politiques majeures : protection sociale, normes du travail, accès aux recours.
Au Québec, plusieurs décisions du Tribunal administratif du travail rappellent que la subordination n'est pas une donnée naturelle, mais une construction juridique. Par exemple, dans des dossiers de requalification, le TAT analyse le contrôle, l'intégration et la dépendance économique pour déterminer si une personne est salariée.
Ces critères montrent que le droit du travail cherche à protéger les personnes en situation de vulnérabilité, même lorsque les entreprises tentent de contourner les protections.
Être politisé, sert à comprendre que nous ne vivons pas isolés. Nos droits, nos protections et nos possibilités dépendent de choix collectifs. La politisation permet de voir que nous avons un pouvoir : celui de comprendre, de questionner, de participer. Elle n'est pas un luxe intellectuel. C'est une manière de se situer dans le monde, de comprendre les forces qui nous entourent et de défendre ce qui nous semble juste.
En fin de compte, pour défendre ses droits en tant que travailleur, il n'est pas nécessaire d'être militant. Mais il est difficile de le faire sans un minimum de politisation. Parce que le travail ce n'est pas seulement un échange économique, c'est un espace où la société se construit, se jouent des rapports de pouvoir, des valeurs et des visions. Et pour naviguer dans cet espace, politisez-vous et politisez vos proches.
Bibliographie
Ouvrages théoriques
Polanyi, Karl. La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Paris : Gallimard, 1983 (éd. originale 1944).
Supiot, Alain. Critique du droit du travail. Paris : Presses Universitaires de France, 2015.
Bourdieu, Pierre. Sur l'État. Cours au Collège de France (1989-1992). Paris : Seuil, 2012.
Linhart, Danièle. La comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale. Paris : Érès, 2015.
Jurisprudence
Cour suprême du Canada
Uber Technologies Inc. c. Heller, 2020 CSC 16.
Modern Cleaning Concept inc. c. Comité paritaire de l'entretien d'édifices publics de la région de Québec, 2019 CSC 28.
Tribunal administratif du travail (Québec)
Décisions du Tribunal administratif du travail (TAT) en matière de requalification d'emploi et de détermination du statut de salarié, disponibles sur CanLII : https://www.canlii.org